Clément

Et puis ce qui a ravagé le vieux continent tout le printemps s’est produit dans notre petit cercle fermé du cyclisme québécois. Mercredi soir, nous apprenions le décès tragique du jeune Clément Ouimet, 18 ans, percuté par une voiture à l’entraînement sur le Mont-Royal. Sans le connaître, nous fûmes tous atterrés de constater le départ prématuré de ce sourire fermement accroché au-dessus du maillot qui le liait à des acolytes qui lui étaient chers.

 

Sur le coup, j’ai été sans aucun doute bouleversé, voire consterné, mais pas surpris. Comme si les deuils constants de mes collègues européens avaient pris leurs aises sur mes réseaux sociaux et que le phénomène me semblait trop récurrent.

 

Après la consternation et l’impuissance, c’est le «ça aurait pu être moi» qui a pris la place. Comme chaque forçat de la route en région métropolitaine, j’ai jalonné les mêmes routes des centaines de fois en ne me doutant pas que la tragédie pourrait survenir à tout moment.

 

C’est vendredi que l’incident est venu rongé le fond de mon être. Lors du rassemblement pour Clément, j’ai vu les jeunes, les cadets, les minimes, qui ont encore des feux d’artifice dans les yeux quand on leurs parle de vélo. J’ai été dégoûté de réaliser qu’ils ne puissent même pas vivre leur passion de manière sécuritaire et qu’une ombre noire les guette à chaque fois qu’ils enfourchent le vélo.

 

De ces très jeunes, j’ai remonté le fil du temps pour arriver à Clément. Clément avait 18 ans. À 18 ans, j’ai vécu mes plus beaux moments de vélo, et je ne me doutais même pas de tout ce que le vélo avait encore à m’offrir. De tous les endroits qu’il me ferait découvrir, géographiquement et émotionnellement. Clément avait beaucoup trop à apprendre pour que tout ça soit zappé en une seconde de négligence.

 

Puis le voyage dans le temps m’a amené dans des contrées hypothétiques. Je me suis dit que si j’avais des enfants, je ne les encouragerais certainement pas à monter sur un vélo. Si la progéniture est affaire de transmission, je trouve ahurissant de ne même plus vouloir transmettre ce qui m’a procuré le plus de bonheur à ce jour.

 

Lors de la montée, j’étais avec mon frère avec qui j’ai des beaux souvenirs de vélo. À Montréal, à Montauban, en Virginie, un peu partout. J’ai été pris de vertige lorsque j’ai réalisé que pendant cette douzaine d’années, on a roulé sur une corde raide sans même en avoir conscience. Quand pendant que le magnifique s’opérait, le terrible, dans l’ombre, continuait ses manoeuvres.

 

Finalement, j’ai pensé aux parents. À ceux de Clément, mais surtout aux miens. Ceux qui ont reçu, en 2011, l’appel d’un agent de police essayant de leur expliquer avec tact que j’étais étendu inconscient en plein milieu de l’avenue du Parc. De leur expliquer qu’encore en une seconde de négligence d’autrui, je n’ai pas eu le temps de freiner à 50km/h. Je sais comment ça les a bouleversé et qu’ils n’ont plus jamais perçu mes sorties sur la route de la même façon. Je sais qu’à chaque fois que je passais le pas de la porte et qu’ils me disaient d’être prudent (ce à quoi je répondais ironiquement «JAMAIS!»), ils avait déjà hâte que je revienne. Vendredi, j’aurais aimé ça serrer les parents de Clément dans mes bras et leur dire qu’il a tout fait comme il faut, même si c’est une bien mince consolation.

 

Bref, je pense que la nature humaine étant ce qu’elle est, nous nous sommes tous dit «ça aurait pu être moi», mais je pense qu’il est vraiment temps qu’on («on» restant à définir) se mette à table pour que «ce soit plus nous».

 

Après ma première et seule victoire en senior, mon coach m’a dit: «Tu sais pourquoi on donne des fleurs au vainqueur? Parce que dans une semaine les fleurs seront fanées et faudra tout recommencer.» Que les fleurs au pied du Mont-Royal ne fanent pas de sitôt pour nous rappeler qu’il reste encore beaucoup à faire.

 

REP Clément.

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